Pour une bonne partie du champ politico-médiatique, l’affaire est entendue : le Rassemblement national serait un parti d’extrême droite, et il serait hors du « champ républicain ». Mais au-delà des formules et des automatismes, qu’en est-il réellement ?
Marine Le Pen pourrait bien accéder à la présidence lors des élections de 2027. La possibilité d’un barrage républicain, alliance ponctuelle entre la gauche et le centre afin de barrer l’accession du Rassemblement National au pouvoir, paraît aujourd’hui affaiblie. D’une part, la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon multiplie les outrances, rendant difficile pour le centre l’acceptation d’une nouvelle alliance ; d’autre part, le RN poursuit son entreprise de respectabilisation.
L’accusation est classique, usée jusqu’à la corde, l’idée est quasiment figée en réflexe : le Rassemblement National n’appartient pas au champ républicain. Ses idées seraient fondamentalement l’expression renouvelée d’une matrice anti-républicaine dont la filiation historique est bien établie : Charles Maurras, Maurice Barrès, le fascisme italien, le national-socialisme allemand, Philippe Pétain, Jean-Marie Le Pen et enfin Marine Le Pen. À première vue, tout paraît logique. La suppression du droit du sol prévue dans son programme, et le fait de désigner un ennemi intérieur viennent confirmer le verdict.
Mais la réalité ne se réduit pas à ce jeu d’apparences formelles. Il convient ici de s’interroger sur ce qui constitue le fond même de l’esprit républicain. Ce que signifie être républicain a varié dans le temps, et si le camp du nationalisme du XIXe-XXe siècle s’est incontestablement associé à des principes anti-républicains, il ne faut pas oublier qu’au contraire, au moment de la Révolution française, de la Commune de Paris, ou de la Résistance française, c’était une forme de nationalisme républicain qui animait les cœurs.
Le républicanisme tel qu’il est présenté de nos jours est le reflet de la vision du monde portée par le centre. Rien de plus normal, la République étant un régime dont le contenu politique varie selon les majorités. Mais dès lors, l’idéal républicain a fini par hériter des mêmes tares que celles du centrisme. Il se caractérise désormais par une absence de vitalité, une absence d’autorité et une incapacité à désigner l’ennemi comme à le combattre. La République française, telle qu’elle nous est présentée, apparaît comme un régime mort-vivant, faible, hors de l’histoire. Mais il n’en fut pas toujours ainsi.
Quand la République était vivante
L’idée républicaine, lorsqu’elle était une force vivante, se situait au croisement des sentiments patriotiques et des aspirations égalitaires. Toutes les révolutions du 19e siècle peuvent en témoigner. Comment, toutefois, ce croisement s’est-il constitué ? Il s’agissait lors de la Révolution française d’arracher la possession de la patrie des mains du roi pour la transférer au peuple souverain. Tous les citoyens devaient être égaux face au principe national, d’ordre supérieur. Le cosmopolitisme de la famille royale et de l’aristocratie constituait, aux yeux du peuple, un facteur de discrédit. On doutait de la fidélité nationale des dirigeants.
À la source du nationalisme républicain se trouvait également l’orgueil de faire partie des nations les plus avancées du monde grâce à la Révolution, la fierté d’être la patrie de la liberté et de la raison. Dans tout cela flottait l’idée qu’un peuple fort et souverain engendrerait une nation forte, vivante, brillante. Sentiment un peu vague, mais qui produisit des effets bien réels.
L’idée de nation n’est pas apparue d’abord à gauche par hasard. Le peuple était plus patriotique que les classes dirigeantes, ce qui est encore le cas aujourd’hui. La grande erreur historique de la gauche fut de ne pas avoir pris cela en compte. L’échec terrible du pacifisme du mouvement ouvrier précédant la Première Guerre mondiale n’a, semble-t-il, pas été assez médité. La SFIO et le mouvement ouvrier international étaient engagés dans une politique visant à remplacer les sentiments nationaux par les sentiments de l’internationalisme ouvrier, le pacifisme étant la pierre angulaire de cette politique. Seulement, au moment des déclarations de guerre, l’idée du pacifisme vola en éclats, des deux côtés du front, devant le raz-de-marée patriotique qui déferla sur la population. Les dirigeants socialistes et syndicaux français furent entraînés par leurs troupes à soutenir l’Union sacrée, les obligeant à une volte-face politique spectaculaire. Comme le dit le syndicaliste Alphonse Merrheim (1871-1925) à cette époque : « La classe ouvrière, soulevée par une vague formidable de nationalisme, n’aurait pas laissé aux agents de la force publique le soin de nous fusiller, elle l’aurait fait elle-même. ».
La disparition des frontières, ce vieux rêve de la gauche, a été par la suite habilement exploitée par le centrisme libéral comme outil de pouvoir. On voit désormais derrière cette rêverie les intérêts bien compris de la classe marchande, encline à l’ouverture maximale des frontières afin de pouvoir maximiser son profit. Le travailleur n’est plus qu’une marchandise, que l’on peut exploiter, faire importer, ou laisser choir, selon la convenance. Les nations ne sont, elles, plus que de simples hubs commerciaux. Philippe Séguin eut une grande intuition lorsque dans son discours d’opposition au Traité de Maastricht, il déclara « 1992 est l’anti-1789 ». Les nations représentent, toujours aujourd’hui, le cadre matériel et psychologique optimal afin de pouvoir faire fonctionner une démocratie représentative. L’exemple de l’Union européenne l’illustre bien : n’ayant pas vraiment de compte à rendre à une population en particulier, opérant dans des institutions opaques, peu suivis, les dirigeants finissent par se désintéresser complètement des populations en question. Le cadre national permet, lui, de maintenir une pression de la population sur les dirigeants élus.
L’affiliation idéologique du Rassemblement National
Notre société a vu s’accomplir une rupture anthropologique si forte avec les temps anciens que l’on peine à imaginer un grand républicain historique aujourd’hui qui n’aurait pas eu d’opinions classées à l’extrême-droite. Les conceptions de la citoyenneté les plus ouvertes de cette époque reposaient sur une forte homogénéité culturelle et sur une assimilation exigeante.
Qui, dans ces temps-là, aurait pu accepter une immigration aussi importante qu’à notre époque ? Qui n’aurait pas été irrité par l’expansion de l’islam dans la société française ? Personne, en vérité. Même pour les personnalités les plus tolérantes de l’époque.
Le gauchisme culturel, au sens où l’entend Jean-Pierre Le Goff, du moment où il est devenu dominant par l’officialisation du Parti socialiste dans les années 80 puis par l’avalisation du centre élargi, a opéré un déplacement du curseur moral de la société vers une zone inédite dans l’histoire humaine. Tous les courants politiques se sont depuis décalés en conséquence. L’extrême-droite n’est plus l’extrême-droite, si l’on s’en tient à ce que l’on peut lire dans les livres d’histoire.
C’est d’ailleurs l’erreur de Johann Chapoutot, historien du nazisme, qui dans son dernier ouvrage Les Irresponsables, croit voir dans la montée actuelle du RN une répétition de la montée au pouvoir du nazisme dans l’Allemagne des années 30. M. Chapoutot confond ici un simple jeu d’étiquettes avec la réalité mouvante. Si l’on s’en tient aux analyses formelles sans entrer dans le fond des choses, il y a effectivement un jeu politique similaire qui se déroule. Tout comme dans la montée du nazisme, on constate une même adaptation progressive des milieux patronaux et du centre politique à la montée du Rassemblement National. La vie politique française a effectivement des airs de République de Weimar, avec un centre qui s’affaiblit et deux extrêmes montants, en puissance pour le RN, en radicalité pour LFI. Mais dès lors que l’on introduit la réalité des idées mises en avant par les formations politiques, ce schéma simpliste tombe à l’eau. Non, le RN n’a rien à voir avec ce que fut le parti nazi autrefois, ou même avec ce que fut l’extrême-droite française autrefois. Un penseur comme Charles Maurras rejetait auparavant l’idée même de République, de même que la morale et les conceptions qui l’accompagnaient. Tout le monde ou presque croyait alors aux théories pseudo-scientifiques de la race. L’extrême-droite affichait sans complexe un niveau de violence barbare, de racisme, de refus de la démocratie et du dialogue, qui atteignit son apogée durant la Seconde Guerre mondiale.
Ces raisonnements, du type de celui de M. Chapoutot, reviennent à relativiser et à sous-estimer grandement ce que fut l’extrême-droite autrefois, un tel niveau de haine, de violence et d’irrationalité étant devenu inimaginable dans notre société.
Le Rassemblement National s’apparente en réalité davantage à une forme de républicanisme orienté sur la notion d’ordre et d’autorité, tel que pouvait le représenter Georges Clemenceau (1841 – 1929) en son temps. Et encore, il est peu probable que le RN accepterait de consentir aujourd’hui au niveau de violence dans le maintien de l’ordre assumé par le « briseur de grèves » à l’époque.
Le Rassemblement National face aux attaques
Le RN est régulièrement accusé de promouvoir une conception ethnique de la nation plutôt qu’une conception politique, or si l’on s’en tient au programme et aux discours, rien de cela n’est vrai. Ici il faut introduire une différenciation entre la base militante et le milieu dirigeant. Les propos et comportements bassement racistes au sein du milieu militant du RN sont fréquents. Du côté du milieu dirigeant, on avait pu noter le même genre de propos diffusés sur les réseaux sociaux de la part de certains candidats lors des élections législatives de 2024. Toutefois, la direction s’est toujours montrée prompte à exclure les candidats incriminés, et ce volontarisme permet d’espérer une amélioration à ce niveau à l’avenir.
Si l’on s’en tient au programme et au discours officiel donc, les propositions du RN s’inscrivent tout à fait dans le cadre d’une conception politique et non ethnique de la nation. On pourrait même dire que ses propositions constituent un rétablissement de la conception politique de la nationalité. Et en effet, à quoi correspond la nationalité aujourd’hui ? Il n’existe guère de contrat politique minimal entre le citoyen et la nation. On peut aujourd’hui être islamiste, le manifester et continuer à être citoyen français sans rencontrer de problème particulier. On peut haïr profondément la France, la société française et les Français tout en disposant de la nationalité française. Cela ne relève plus d’une conception politique mais d’une conception vide de la nationalité, simple tampon administratif. On pourrait ironiquement parler d’une conception « McDonald’s » de la nationalité : « Venez comme vous êtes ».
La gauche et le centre sont actuellement positionnés sur cette conception vide de la nationalité. De son côté le Rassemblement National opère une distinction entre les islamistes et les musulmans, entre l’islam et l’islamisme qui semble être la voie juste afin de construire une approche politique de la nationalité.
De la même façon, la suppression du droit du sol prévue dans le programme du RN ne le place pas hors du champ républicain. Le droit du sol n’est pas consubstantiel à la République, il n’est apparu qu’en 1889 soit à peu près une vingtaine d’années suite à l’instauration de la Troisième République, et il n’a pas été instauré pour des raisons humanistes mais essentiellement pour des raisons opportunistes. Il s’agissait à cette époque principalement de fournir des soldats à l’armée républicaine et de diminuer le déficit démographique vis-à-vis de l’Allemagne en cas de conflit.
La part des étrangers dans la population totale à l’heure actuelle n’a jamais été aussi élevée dans l’histoire française, aux alentours de 9 % selon l’INSEE (proportion qui était aux alentours de 3 % en 1889). La nécessité se fait pressante de protéger la nationalité française d’une sorte de dévaluation, et de protéger le corps des citoyens d’une déstabilisation démographique. La suppression du droit du sol automatique (ou quasi-automatique) actuel contre un ensemble de critères plus exigeants, comme le propose le RN, paraît une solution raisonnable dans notre contexte où une politique d’immigration ouverte prolongée a mené la France vers une situation inédite dans son histoire.
Un argument récurrent de la gauche voudrait que la désignation d’un ennemi de l’intérieur suffise à classer à l’extrême-droite. C’est encore ici une vision historiciste qui domine, une certaine « méthode des faux semblants » dans laquelle la gauche est devenue experte. Hitler et Vichy ont désigné des ennemis de l’intérieur donc le principe est universellement condamnable en tous lieux, en toutes circonstances. Cette vision du monde a le désavantage de nous laisser désarmés s’il existe effectivement un ennemi de l’intérieur, ce qui semble bien être notre cas. Hitler et Pétain avaient désigné des ennemis de l’intérieur de façon injuste, scandaleuse et haineuse. Ici il s’agit de désigner les islamistes en tant qu’ennemis de l’intérieur, ce qui n’est qu’un juste retour de bâton contre des individus haineux envers la France et représentant un danger potentiel.
À rebours des éléments de langage usuels, il est possible de donner un certain crédit républicain au RN en termes de philosophie politique. Si le RN accède au pouvoir, il lui appartiendra de confirmer ou de dissiper ce crédit républicain. Il lui faudra démontrer par ses actes sa capacité à garder la tête froide et à tenir une ligne républicaine. Il est probable notamment que son accession au pouvoir provoquerait des effets racistes et xénophobes dans la population, que ce parti devrait juguler immédiatement afin de faire ses preuves.
Anthony GELAO