Face à la crise de la gauche, il est nécessaire de revenir sur certains principes de base. Parmi les problèmes de fond, il en est un en germe depuis le départ et sur lequel il est nécessaire de mettre les choses à plat : le rapport entre le socialisme et la bourgeoisie.
Bourgeoisie, capitalisme et responsabilité
Au 19e siècle le monde occidental subissait de profonds changements devant le phénomène d’industrialisation, qui conduisait à la disparition du travail artisanal et provoquait l’exode rural. La première industrialisation conduisit à un désastre social malgré les gains de productivité formidables que permettaient les nouvelles techniques industrielles. Le travail salarié devenait peu à peu la norme des classes laborieuses. Le pouvoir de l’aristocratie et le système mental qui l’accompagnait étaient vacillants face à la montée en puissance de la bourgeoisie.
Le mot bourgeoisie était déjà quelque peu flou. Karl Marx l’utilisait tantôt pour définir les classes moyennes (qui étaient à cette époque peu nombreuses, on parlerait plutôt aujourd’hui de classes moyennes supérieures) tantôt pour parler des grands propriétaires industriels ou bancaires. Le mot de petite-bourgeoisie qui désignait les petits entrepreneurs a bien trop souvent servi de fourre-tout, probablement à cause de l’aspect méprisant du terme, qui n’aide pas à l’observation éclairée.
Les penseurs socialistes du 19e siècle constataient que bien qu’ayant conquis les libertés publiques dans le domaine politique, le principe de servitude demeurait dans le système économique de la nouvelle société. Dans le salariat, tout comme dans le servage et dans l’esclavage, subsistait le fait de faire travailler quelqu’un d’autre à son profit. L’esclavage et le servage entretenaient des rapports de domination directs et brutaux, alors que les responsabilités étaient diluées dans le capitalisme. À cette injustice fondamentale les socialistes proposèrent la solution de la socialisation des moyens de production, censée mettre fin au phénomène d’exploitation. Ainsi le journal La Réforme écrivait en 1843 : « Les travailleurs ont été esclaves, ils ont été serfs, ils sont aujourd’hui salariés ; il faut tendre à les faire passer à l’état d’associés. »
Dans la société moderne, où les contrats de travail et les individus sont libres, il faut effectuer un zoom arrière au niveau des classes sociales pour constater le phénomène économique d’exploitation. Il subsiste une classe en haut de la pyramide sociale qui fait travailler à son profit la majorité de la société.
Fallait-il en conclure que « la propriété est le vol » comme le faisait Pierre-Joseph Proudhon dans une formule qui marqua son époque ? Pas vraiment, selon son ami et adversaire socialiste Pierre Leroux. Le vol est un acte délibéré de nature délictuel alors que la propriété capitaliste n’est que le fruit d’un système économique déséquilibré qui dure. Ainsi on ne peut reporter la responsabilité directement sur les individus comme cela est le cas dans un vol. Comme l’écrivait Leroux : « Puisque la loi autorise la propriété actuelle, la propriété n’est pas le vol. […] C’est au droit politique qu’il faut s’en prendre si la propriété actuelle est encore féodale. Mais parce que le droit politique ne remplit pas bien sa mission, le droit civil n’en est pas moins le droit. On ne saurait rendre les individus responsables, en tant qu’individus, du fait social. »
Les responsabilités étant diluées, l’opposition entre les classes populaires et la bourgeoisie doit s’inscrire dans des formes politiques, qui s’attachent aux collectifs, et non pas dans des formes identitaires, qui s’attachent aux individus. Bien souvent ces deux catégories ont été confondues ce qui a pu donner des choses étranges comme ce fut le cas dans le maoïsme étudiant des années 1970.
Le maoïsme étudiant, un conte social riche d’enseignements
Dans les années 60 et 70 le phénomène maoïste, du nom du dirigeant communiste chinois Mao Zedong, eut une importance considérable en France, notamment dans les milieux étudiants et dans certains cercles intellectuels. Les jeunes dirigeants du maoïsme étaient souvent issus de la prestigieuse École Normale Supérieure. Ils prônaient des discours de la plus sévère radicalité, faisaient usage de violences et tenaient un discours lutte-de-classiste hors de propos dans ce qui était devenu la société de consommation et de loisirs.
Le maoïsme recommandait aux étudiants de tout quitter et de partir s’établir dans les usines comme ouvriers, afin de prendre contact avec la classe ouvrière et de diffuser le message révolutionnaire à la source. Bien que l’on puisse comprendre la tentative de se rapprocher du monde ouvrier, il y avait dans cette pratique quelque chose de l’ordre de la repentance, ce qui est gênant, et ce qui causa un certain nombre de conflits familiaux. Ainsi un jeune étudiant de l’ENS, André Cuisinier, un fils d’ouvriers ayant rejoint le maoïsme, devint un de ces « établis » et fit vivre un drame à ses parents qui avaient réalisé des sacrifices pour lui payer ses études.
Plus grave, les maoïstes jouèrent un rôle scandaleux dans l’affaire criminelle de Bruay-en-Artois. Le 6 avril 1972 dans cette petite ville du Pas-de-Calais fut découvert le corps sans vie de Brigitte Dewèvre, une fille de mineur âgée de quinze ans et demi. Les premiers éléments de l’enquête se dirigèrent vers Pierre Leroy, le notaire de la ville. Les maoïstes virent alors dans cette affaire un moyen de radicaliser l’opinion. Ils fondèrent un Comité pour la Vérité et la Justice et prirent contact avec les parents et proches de la victime. Les journaux maoïstes multiplièrent les articles incendiaires à propos de l’affaire. Le 1er Mai le journal La Cause du Peuple titra « Et maintenant, ils massacrent nos enfants », accompagné du sous-titre, « il n’y a qu’un bourgeois pour avoir fait ça ! ». Pourtant, près d’un an plus tard, Jean-Pierre Flahaut, un fils de mineur âgé de 17 ans et ancien camarade de la victime, avoua aux enquêteurs être l’auteur du meurtre et donna des informations dont seul le meurtrier pouvait avoir connaissance. Le Comité pour la Vérité et la Justice, en arguant qu’un fils de mineur ne pouvait tuer une fille de mineur, milita pour la libération de Jean-Pierre Flahaut, ne pouvant accepter l’innocence du notaire Pierre Leroy. Flahaut après avoir rétracté ses aveux fut finalement acquitté au bénéfice du doute par le tribunal, sous l’insistance des parents de la victime, aveuglément convaincus de la culpabilité de Pierre Leroy par les groupes maoïstes.
Une autre affaire plus légère illustre la curieuse façon de penser des maoïstes de cette époque. Parmi ses dirigeants on retrouvait peu de personnes de situation modeste, c’était toutefois le cas d’un homme, un certain Joseph, ancien mineur de fond. Pour cette raison ce Joseph fut l’objet d’une véritable vénération dans le groupe maoïste, bien qu’il ne semblait dire en réalité que des banalités. On le présenta même à Jean-Paul Sartre de façon enthousiaste. Mais ce Joseph travaillait en réalité pour les services de police et leur transmettait des informations sur le mouvement. Il aurait été difficile d’écrire une fiction rendant aussi cyniquement l’absurde de la situation.
Ces exemples extrêmes illustrent une façon de penser fallacieuse qui existe toujours aujourd’hui, bien que la classe ouvrière ne soit plus objet de la même adoration qu’à ce moment. Bien que l’on puisse apprécier l’intérêt que portaient les étudiants d’alors à la classe ouvrière, leur approche s’est caractérisée par la radicalité, la démagogie, et par une doctrine dans laquelle on ressentait trop fortement l’idée de repentance pour leurs origines sociales. Ce rapprochement entre les étudiants et les ouvriers n’a d’ailleurs à l’époque pas fonctionné pour cause de mésentente globale.
Universalité du socialisme
Il n’y a pas lieu d’avoir honte ou d’être fier de sa classe sociale d’origine, qui est une donnée de naissance. La formule « D’où viens-tu camarade ? » qui était très en vogue dans l’extrême-gauche des années 70, et qui est encore parfois utilisée aujourd’hui, est une négation de l’universalisme selon le principe « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger ».
Il n’y a rien d’impossible à se rendre compte des souffrances physiques ou psychologiques, ou de l’ennui profond que provoquent certains métiers. De même il n’y a rien d’impossible à adhérer à certaines conceptions économiques ou à la nécessité de certaines solutions. Il n’existe pas de choses telles que des barrières mentales qui sépareraient irrémédiablement les idées des individus et les classeraient selon leurs origines sociales, bien que l’on constate des tendances globales différentes selon les classes sociales.
Les difficultés de la gauche actuelle et sa coupure avec les classes populaires ne viennent pas en soi de l’origine sociale des dirigeants et militants de gauche radicale, souvent issus de milieux aisés. C’est un problème politique d’usurpation de la fonction, qui vient d’un problème de méthode intellectuelle. Avoir fait de l’appartenance à la bourgeoisie quelque chose de dévalorisant a conduit ces milieux à une hypocrisie générale malsaine.
Rappelons que Léon Blum (1872-1950) était issu d’un milieu bourgeois, qu’il était critique littéraire, juriste au Conseil d’État, et dandy dans son style vestimentaire. Il fut néanmoins l’un des meilleurs représentants du mouvement ouvrier français.
L’honnêteté de John Maynard Keynes (1883-1946) est également inspirante. Se désignant comme appartenant à la « bourgeoisie cultivée » l’économiste anglais était conscient que les jugements de valeur sous-tendaient toute pensée économique. Loin de se prendre pour un champion de la classe ouvrière comme le faisaient certains de ses collègues universitaires, sa recherche de la vérité et de l’intérêt général le conduisit toutefois à réfuter sévèrement ses amis libéraux. Bien qu’il n’était pas socialiste dans le sens où il ne croyait pas dans la nécessité de la socialisation des moyens de production, sa pensée originale peut être aujourd’hui pleinement intégrée dans la pensée socialiste. Au fond, Keynes ne partageait-il pas le même rêve que les ouvriers lorsqu’il imaginait un monde où l’on travaillerait trois heures par jour ?
Une question d’esprit
Les fonctions intellectuelles sont aujourd’hui certainement plus séparées des fonctions manuelles qu’elles ne l’étaient autrefois. Les classes populaires ont perdu de leur autonomie intellectuelle. On aurait du mal à imaginer aujourd’hui un ouvrier intégrer le monde intellectuel en publiant des traités d’économie ou de philosophie, comme ce fut le cas de Proudhon et de Pierre Leroux. La dépendance des travailleurs manuels vis-à-vis des intellectuels est par conséquent probablement plus forte que jamais. Une compréhension harmonieuse est dès lors plus nécessaire que jamais pour les intellectuels s’intéressant au socialisme.
L’universalisme bourgeois est limité par une certaine hypocrisie et une certaine intolérance. Pour pouvoir le dépasser, il faut pouvoir lui opposer un universalisme de meilleure qualité. Les classes populaires ne sont pas qu’une force économique et sociale, elles sont aussi une force morale qui peut aider la société à trouver un meilleur équilibre. Les classes populaires ne sont pas épargnées de déviances morales, loin s’en faut, mais il subsiste tout de même un certain esprit populaire caractérisé par une plus grande tolérance et par le goût de la franchise, deux qualités qui manquent grandement à la gauche actuelle… Les origines sociales bourgeoises des dirigeants de la gauche et de nombre de militants ne constituent pas un blocage pour obtenir le vote des classes populaires, à condition qu’une correspondance d’esprit soit établie.
Il existe dans la gauche radicale actuelle un code culturel dans lequel le non-initié est désorienté. Certaines pratiques culturelles courantes sont classées comme étant de gauche ou de droite et dans ce dernier cas, interdites. On retrouve dans cette pratique un certain esprit bourgeois, l’esprit de la lutte entre la rive gauche et la rive droite parisienne, mais étendu au niveau national.
Un socialisme véritablement universel n’a pas de lifestyle à proposer. Il aime les grands artistes quand bien même ceux-ci seraient de droite. Il préfère avoir raison avec Aron que tort avec Sartre. Il ne poursuit pas d’objectif de vengeance ni de repentance. Il ne veut pas que les classes populaires bénéficient d’un privilège mental. Il souhaite étendre au plus grand nombre la culture bourgeoise dans la mesure où celle-ci est en grande partie fondée sur la culture universelle (tout en corrigeant ses scories).
Les bases philosophiques du socialisme sont la recherche de la vérité, la recherche de la raison, et le réalisme. Fonder le socialisme exclusivement sur une catégorie philosophique aussi restreinte que le matérialisme était une erreur. Parmi tous les problèmes que nous propose la réalité, tous ne se résolvent pas par une analyse matérialiste. Les théoriciens du matérialisme marxiste, pour s’en sortir, doivent inclure faussement les éléments immatériels dans leur matérialisme. À cause de présupposés matérialistes, les militants de gauche ont bien trop souvent usé de raisonnements pseudo-scientifiques marquant un manque d’humanité et un certain robotisme mental.
La gauche n’est pas qu’un groupement d’intérêts. Dans la société française, elle est également un pôle de structuration des mentalités. Lorsqu’elle est défaillante sur le plan moral ou intellectuel, c’est toute une partie de la société qui le devient. Puisse la crise de la gauche actuelle nous permettre de lui faire retrouver des bases saines et universelles.
Anthony Gelao